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La montagne par tous les temps, en toutes saisons, par tous les moyens

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5 et 6 mars 2011: Tour des Aiguilles Dorées

 

 

Préparation de la sortie – Extraits d'échanges de mails

 

Pour une bonne compréhension, il est important de connaître deux détails concernant Bougnat :

    • Tout d'abord, depuis les derniers jeux olympiques d'hiver, il s'est imaginé une relation virtuelle avec la skieuse américaine Lindsey Vonn qui avait « cassé la baraque » auprès des adolescents boutonneux en posant en bikini dans des magazines n'ayant qu'un très lointain rapport avec le sport. Aujourd'hui, pas un jour ne passe sans que Bougnat ne prononce son prénom, en laissant échapper de gros soupirs, un peu comme Obélix obnubilé par Falbala dans « Astérix Légionnaire » ! Et comme Obélix, Bougnat est célibataire !

    • Ensuite, Bougnat a dans la tête un hamster cocaïnomane qui pédale comme un fou pour faire tourner une petite roue censée indiquer à Bougnat la « meilleure » démarche à suivre, un peu comme Rahan, fils des âges farouches, qui faisait tourner son coutelas sur un rocher pour savoir dans quelle direction l'attendaient ses nouvelles aventures.

 

J'ai volontairement laissé quelque fôtes d'orthographe, pour faire plus vrai ! 

28 février: j'annonce le plan:

« Je verrais bien une sortie contemplative paysages et photos pour la fin de semaine, dans le secteur Argentière – Le Tour: Grands Montets - Col du Chardonnet (Seb et moi on tenterait bien le glacier du milieu et le couloir Barbey mais ... bon, on va dire col du Chardonnet (D+: 760 m) - Glacier de Saleina - fenêtre de Saleina (D+ 250 m) - Cabane du Trient: dernière ligne droite où Bougnat pourra faire parler ses talents de fondeur ! La cabane du Trient est à 3170 m, idéale donc pour faire des globules, et réputée pour son splendide coucher de soleil sur les Aiguilles Dorées.

Le lendemain, retour pépouf par le col du Tour ou le col sup du Tour (environ 3280 m), ce qui peut laisser aux plus valeureux le temps de faire le couloir du col Copt (3410 m, 5.2) s'il est en conditions.

Je crois franchement qu'on en prendrait plein les yeux , même si on ne fait pas du super grand ski. Je pense que c'est même un itinéraire jouable pour Stéphanie. Le plus compliqué c'est la descente sur le bas du glacier du Tour, un poil pentu et c'est du ski de combat dans les vernes, mais ce n'est pas très long, et à ce moment là, ça sent bon l'écurie. C'est + ou - l'itinéraire des 3 cols et c'est coté 3.1 par Anselme Baud

Qu'est ce que vous en dites ?? »

 

Le 01/03, réaction positive de Bougnat: 

« Bon après observation de l'itinéraire du dernier message, ça peut me convenir, allez juste quelques petites remarques :
- le 13 janvier, Seb a noté sur son agenda une phrase que j'avais prononcée : "tu ne me feras jamais prendre une benne pour faire du ski de rando"
Bon allez on va dire que j'étais sûrement ivre ce jour là, sûrement à cause de problèmes d'avec ma femme.
- c'est vrai y'a pas trop de dénivelé mais ça a l'air super long pour aller à cette cabane: faut-il un duvet ou alors y'a des couvertures pour faire un mille-feuilles ?
- sinon en Beaufortain, il a bien neigé, ouaih, bravo, youppi, vive l'Auvergne.
Sinon Psycho tu pars en vadrouille dés demain, qu'est ce qui faut comme matos, un baudard que je n'ai pas, un piolet pas mieux, par contre j'ai des produits chimiques
allez vite, vite tout le monde répond !!!! »

Super, on va peut-être enfin pouvoir emmener Bougnat en haute montagne. Je lui fais part de ma satisfaction pour l'encourager car par expérience je sais bien qu'avec Bougnat rien n'est jamais gagné d'avance:

 

« Ouai bon alors d'abord je dis bravo Bougnat, c'est beau, bel esprit, tu montres que tu es capable d'évoluer dans ta tête, de réfléchir et de revenir sur des décisions un peu à l'emporte-pièce et ça c'est le signe que tu as enfin réussi à te débarrasser du hamster, c'est chouette, tu es sur la bonne voie, c'est bien, surtout que l'ami Seb étant en vacances, il n'a pas pu te travailler au corps comme il a l'habitude de le faire, ta nouvelle positive attitude est donc le fruit d'une vraie réflexion personnelle, je le redis, bravo. Tu remontes dans mon estime !!! »

 

Bougnat plaisante

« Bon j'espère quand même que ça va pas être une usine à touristes tout ça sinon avé l'altitude, j'ai peur de me transformer comme au col de la Becca Mota et de les charger en poussant des cris gluturaux !

Une dernière chose y'aura quand même de la pente des fois pour faire du ski ? hou putain je sais je prends des risques en disant ça !!! » 

 

Le lendemain 02/03, à 8h12: Bougnat résume la situation pour Jérôme qui a loupé le début: 

« Alors c'est simple, ça commence vendredi matin où on va aller prendre la 1ère ou 2nde benne des Grands Montets (donc 8h30-9h) puis col du Chardonnet, descente en rappel de l'autre côté et direction une cabane proche de la suisse à 3200 m.

Retour le lendemain par le col du Tour ou col sup. ,là où il y a des couloirs tout vertigineux.

Donc ça fait dredi et sadi [4 et 5/03], allez tu viens hein, me laisse pô avé les 2 ,y vont vouloir changer leur projet en cours de route et ça sent la descente en raclette, Jean Louis sera peut-être de la partie aussi.

Voilà faudra voir demain pour savoir à quelle heure et où on se retrouve.

Mes respects mon maréchal ! »

 

À 12h59, 1er signe inquiétant, Bougnat souffrirait d'une usure prématurée à l'arrière du tibia ! Mais il est toujours partant, il veut s'acheter un baudrier le soir même: 

"Seb est à Arêches avec Paul, Psycho attaque sa 1ére journée de 4 jours de ski de rando à la suite, et Jean Louis fait des redressements et ne peut participer à ce forum communautaire; je suis donc le seul interlocuteur de la journée.

Bon en fait psycho a juré-craché qu'il n'y a pas de couloir car en plus il a dit que Stéphanie pouvait venir, mais bien sûr on ne peut pas toujours lui faire confiance, avé son strabisme il ne voit pas les pentes de la même façon que nous.

Sinon moi c'est à l'arrière du tibia que j'ai eu de mauvais frottements, mais j'ai vu des trucs au Vieux, j'y vais d'ailleurs dés ce soir y acheter un baudard, puis un piolet, de la truffade lyophilisée, des préservatifs."

 

Jérôme évoque ses souvenirs de guerre : 

« Tant que la cabane est chauffée et qu'il faut pas couper les bûches à l'opinel comme au refuge de Presset: tout va bien ! »

 

Le lendemain 03/03, je recueille un max d'info et je peaufine les derniers réglages:

A la réflexion, n'oubliez pas: crampons (je t'en passerai une paire, Bougnat) et couteaux.
Et puis le casse dalle on le fera à la fenêtre de Saleina, car la pente pour y monter est à 45° plein Est, ça chauffe, j'aimerais bien y être avant midi !!!

Et puis .... le "peut-être changement de dernière minute": il y a aussi dans le coin, le bivouac des Plines, appelé aussi le bivouac de l'envers des Dorées, joli aussi et ça peut être une solution si on n'arrive pas à passer la fenêtre de Saleina avant les heures chaudes. 

 

Là, le hamster se réveille en même temps que le légendaire mal de dos du Bougnat : 

« Enfin on va encore me traiter de gros naze, surtout qu'en plus je me suis pété le dos au footing mardi et que depuis hier je suis tout vieux du dos et dans l'inconnu quant à ma venue demain.

Moi le refuge j'ai vu qu'il y avait un poêle à bois, des couvertures et de la vaisselle, mais même pô canal plus sport c'est nul, y a ASM - Toulon vendredi soir.

Et voilà, crampons, pente à 45°, être au col avant midi, prendre la 1ére benne pour éviter la cohue … putain çà me fait super rêver tout çà, on se croirait à l'armée, de toute façon j'crois que j'vais pas être décoincé demain et si en plus faut speeder et aller au pas de course..... »

 

Je tente de le calmer, d'apaiser le hamster, tout en piquant la fierté du Bougnat pour provoquer un réaction d'orgueil (car le Bougnat est fier, parfois, quand il n'est pas dépressif !) : 

« Bon alors, voilà, ça s'affole, donc je reprends:

LE changement de programme c'est qu'on va au bivouac de l'envers des dorées, on y sera + tranquilles, et en plus c'est tout beau, tout mignon, chaleureux confortable, avec du bois ... ET SURTOUT, ça ne nous fait qu'un seul col à passer le 1er jour, donc pas besoin du tout de speeder, au contraire même on aura tout le temps !!

Ca ne fera donc que 750 m de D+ au lieu des 1050 prévus !!

Pour la descente du col à 45°, tu seras attaché et tenu par moi.

Le 2ème jour, on monte un 1er col, le col Droit, qui est 300 m au-dessus du bivouac, ça devrait aller non ?

Ensuite le 2ème col, le col sup. du Tour, est 30 m + haut, faut compter 150 m de descente + 200 m à monter en gros, bon sang je sais pas ce qu'il te faut !!!

Après ça on a 1700 m de descente.

Je sens qu'on va ENCORE se retrouver que Seb, Jérôme et moi. T'avais déjà raté le tour en Beaufortain, tu vas aussi rater celui là, je le sais bien tu n'es qu'une grosse vache auvergnate de toutes façons !

Ca pour jouer à la baballe jaune et se bloquer le dos, là y a du monde. Mais pour faire 2 jours en montagne, d'un coup, ça chouine. Et ça voulait s'acheter un baudard ! Montagnard de mes fesses oui ! »

 

Jérôme compte les points: 

« ouais vas-y Psycho !!! 40 - 0 pour Psycho et c'est lui qui sert.

Bougnat : achètes toi un porte -jarretelles ce soir, tu verras c'est comme un baudard mais ça te servira au moins... 

ps : Bougnat pitain faut que tu viennes sinon ils vont refaire tous leurs plans dans leur tête de malades et ça va se finir par 2000 m / jour et des couloirs , et des grosses pentes affreuses

T'AS SIGNE : T'ES OBLIGE DE VENIR »

 

Bougnat jette l'éponge: 

« Allez je fais court, vous pouvez me pourrir à votre guise, mais j'ai vraiment pu de dos, donc c'est un jet d'éponge de plus.

Désolé Jérôme j'te laisse avé les 2 furieux.

Amusez vous bien, faisez gaffe quand même.

J'vais me mettre une mine au ricard, ça ira mieux après ça. »

 

Je me laisse emporter par la colère: 

« Une buse, un looser, une petite crotte, un minable, un raté alcoolique et drogué, un charlot, une loque, voilà ce que t'es ! »

 

Seb tente de me raisonner, mais je persiste et signe: 

« C'est la reine des buses, qu'il parte au fin fond de la brousse avec Lindsey et qu'il nous fasse plus c...r avec ses retournements de veste perpétuels. Il est pire qu'une gonzesse ! »

(Pour les âmes féministes, il va de soit que je ne fais pas partie de ceux qui prétendent que les femmes sont de vraies girouettes, j'utilise simplement ce cliché pour tenter une dernière fois de provoquer une réaction d'orgueil chez Bougnat, en vain)

 

Seb explique à Bougnat pourquoi j'ai les boules comme un airbus: 

« Bon, en même temps je le comprends. C'était une sortie "sur mesure" pour toi Bougnat. Rien de compliqué, une vraie initiation à la haute montagne et toi tu gâches tout. T'es vraiment qu'un sale enfant gâté >:o »

 

En plus, Bougnat a eu un jour de répit pour soigner son mal de dos : en effet, vendredi matin, à 8h30, Seb Jérôme et moi sommes à Chamonix mais déception, les nuages italiens débordent un peu trop sur les sommets français et nous divaguons dans les rues et les magasins de montagne, jusqu'au bistrot des sports où nous buvons un chocolat, en croisant les doigts pour que le ciel s'éclaircisse rapidement, mais rien n'y fait. Ce n'est que partie remise, on décide de décaler de 24 heures. Mais Bougnat n'en fait qu'à sa tête, le hamster lui a dit de ne pas venir et rien ne le fera changer d'avis.

Le lendemain samedi, le ciel est bleu et on arrive avant la foule au télécabine des Grands Montets. La météo est clémente, peu de vent, grand soleil. Il y a bien quelques groupes devant nous, un autre derrière, mais ce n'est pas la foule des grands jours. La montée au col est un pur bonheur, je monte tranquillement, le nez en l'air et les yeux écarquillés, à chaque conversion je jette un coup d'oeil en arrière, sur la face Nord de l'Aiguille Verte. Sur le plateau, le faux plat est long, mais je ne vois pas le temps passer. Au col, assis sur une belle pierre plate, au soleil, je grignote mon cocktail de noix tout en rêvant à de futurs bivouacs au pied de ces splendides parois. Au moment de repartir dans le versant Est, à l'ombre, un nuage s'amuse à masquer le soleil et le petit courant d'air me donne l'onglée pendant que j'assure la descente de Seb et Jérôme (crampons aux pieds, skis sur le sac et piolet en main) au moyen d'un demi-cabestan. La descente à ski de cette pente raide, en neige dure (mais avec un « bon grip ») me réchauffe rapidement, surtout les cuisses. Au bas de la pente, avant de prendre pied sur le glacier, le passage de la rimaye sur un petit pont neige me fait même un peu transpirer. En fait, elle n'est pas très large (50 cm) et la neige est à nouveau douce à cet endroit. Un simple « pédalé-sauté » doit suffire à passer par dessus, j'ai fait des centaines de virages de ce type, dans des pentes bien plus raides … seulement voilà, celui-là … c'est un saut au-dessus d'une crevasse. J'aperçois une cordelette posée sur un petit béquet, j'essaie d'y passer ma corde pour pouvoir m'assurer mais skis aux pieds ce n'est pas facile du tout. Je tente d'attraper la cordelette avec la pointe du bâton mais comme elle n'est que posée sur le rocher et pas réellement enroulée autour, elle glisse, tombe … et franchit le pont de neige ! Il va falloir y aller sans assurance. L'endroit n'est pas très large, les spatules de mes skis viennent buter contre le rocher, je teste l'appui sur mon bâton aval pour être sûr qu'il tiendra quand je prendrai mon impulsion … Jérôme est gentiment resté sous la rimaye pour me guider et me rassurer mais là où il se trouve, je risque de lui atterrir dessus, donc il descend un peu plus bas … un peu comme les descendeurs qui « visualisent » leurs trajectoires avant le départ, je fixe du regard l'endroit où je dois me réceptionner, et zou, c'est parti, et … c'est passé, comme une fleur, facile, j'aurais pu le faire avec un bras dans le dos !!! Gros soulagement quand même. Jérôme et moi descendons ensemble retrouver Seb qui était allé se mettre au soleil pour nous attendre, au pied de la fenêtre du Tour.

Après ce passage un peu tendu, nous nous laissons glisser dans la lumière rasante de la fin d'après midi, jusqu'au pied de la petite butte où se trouve perchée la cabane de l'Envers des Dorées.

Nous y trouvons 2 annéciens arrivés quelques minutes avant nous, qui sont montés par la Suisse: 2000 m de dénivelé avec des sacs lourdement chargés: canettes de bière et 2 kg de matériel photo !!

La nuit fut fraiche mais bonne, les oreillers suisses sont bien moelleux !

 Le lendemain matin nous poursuivons notre périble par l'ascension du col Droit, sous le manège quasi incessant des hélicoptères qui déposent des groupes de "skieurs de station" non loin de là, sur le plateau du Trient. Un groupe descend la pente que nous sommes en train de remonter. La pente est raide et deux d'entre eux ont du mal à enchainer les virages et prennent un peu de retard sur la tête du groupe, qui s'arrête pour les attendre, à quelques mètres de nous. L'un des skieurs de ce "groupe de tête" se laisse alors choir dans la neige préférant attendre ses amis ainsi vautré sur le sol, sans doute pour bien leur faire comprendre à quel point leur lenteur excessive lui est désagréable et profondément ennuyeuse. Alors que nous passons devant eux, je ne résiste pas à l'envie de lui faire remarquer que s'il est déjà fatigué, il risque de trouver la descente fort longue !! Je m'avoue totalement incapable de comprendre ce que ces gens viennent faire en haute montagne. Je trouve cette attitude proprement sidérante. A ce moment précis, ces gens se trouvaient au pied d'une paroi de granite extraordinaire, composée de surplombs, de différentes couleurs ... pas un n'a levé les yeux ni manifesté le moindre intérêt pour la beauté du paysage. Des gens blazés ! Incroyable !

Au col, nous découvrons la face Nord des Aiguilles Dorées, qui barre l'immense plateau du Trient, que nous traversons ensuite en direction du col supérieur du Tour. Pause casse-croûte face au Chardonnet, puis nous entamons la longue descente (et parfois pénible, je l'avoue) jusqu'au hameau du Tour.

 Alors oui, on peut toujours arguer que nous n'avons pas fait du "grand ski", nous n'avons pas soulevé des gerbes de poudreuse étincelante. Certes. Nous nous sommes contentés de voyager deux jours en haute montagne, et je crois bien que nos âmes se sont un petit peu élevées, agrandies, au contact de tant de beauté.

 

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