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La montagne par tous les temps, en toutes saisons, par tous les moyens

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6 et 7 février: refuge Durier. Une rando de costauds !!

 

A force de les voir à travers mon pare-brise tous les soirs en rentrant du boulot, dans la lumière rosée du soleil couchant, c'était inévitable, l'idée folle à fini par germer dans ma tête, et en cette première quinzaine de février printanière, elle a poussé à toute allure, étendant ses follicules jusque dans la tête de Seb, enthousiasmé et en même temps un peu inquiet aussi face à l'inconnu. Le projet est audacieux et séduisant: deux jours en "haute montagne" en hiver, sans remontée mécanique, à la seule force des mollets, en autonomie avec une étape dans un refuge non gardé à 3367 m, posé sur une arête entre France et Italie, hors des sentiers battus, loin de la foule de Chamonix ou Courmayeur ... les Dômes de Miage, en traversée intégrale par le refuge Durier et 2 km d'un parcours aérien et alpin sur l'arête avant de plonger sur le glacier d'Armancette pour 2400 m de descente. La seule évocation du spectacle du coucher de soleil sur cette arête nous donne le frisson.

Malgré tout, Seb se pose des questions, il craint d'avoir froid là haut la nuit. La météo de Chamonix indique des températures de -9° au petit matin à l'Aiguille du Midi, à 3800 mètres. A 3370 m, à l'abri du vent, sous les couvertures, dormirons-nous à poings fermés ou claquerons-nous des dents ?? Et le lendemain, l'arête sera-t-elle praticable ? Saurons-nous franchir le petit mur qui comporte parait-il un pas de II+ ? Si on n'y arrive pas, on pourra toujours redescendre par l'itinéraire de montée.

Rendez-vous est donc pris à la Frasse à 9h pour effectuer une navette de voitures entre le point d'arrivée prévu à la Frasse, et le point de départ au Champel. Nous nous partageons le "matériel commun": un réchaud et une popote chacun, Seb ne prend pas le duvet (1kg de moins à porter), il ne pourra compter que sur les couvertures du refuge. Je lui donne une simple broche à glace, une sangle et 2 mousquetons tandis que j'emporte la corde, 2 sangles, 1 broche, mousquetons, poulies et bloqueurs pour installer un éventuel mouflage, 1 sac de couchage léger + 1 drap "Thermolite Reactor +" censé augmenter les performances du duvet (800 g en tout), 1 sachet de soupe aux nouilles chinoises et 100 g de céréales Tipiak à faire gonfler dans de l'eau chaude. Par contre j'oublie mes provisions de route, cocktail de noix et fruits déshydratés, dans le coffre de la voiture de Seb ! Je n'ai que 2 sachets de compote, pour avaler les 2200 m qui nous séparent du refuge il va falloir marcher à l'économie !!! Il y a deux longs replats (du sentier surplombant les gorges de la Gruvaz aux pâturages de Miage: 2,7 km pour monter de 180 m, et à Plan Glacier: 1 km pour s'élever de 180 m) et j'ai calculé qu'avec une moyenne "lente" de 350 m/h nous devrions arriver en 6 heures et quelques poussières, 7 heures au grand maximum, en cas de coup de pompe. A 10h, skis sur le sac, départ du Champel à 1260 m. D'après mes estimations nous devrions êtres largement dans les temps pour admirer le coucher du soleil, assis sur le rocher qui sert de terrasse au refuge en sirotant une bonne tasse de thé chaud. Le sentier s'élève tranquillement en sous bois, de temps à autre un très court replat permet d'accélérer le tempo alors qu'un peu plus loin, une plaque de glace nous impose d'aller "ritenuto". Vers 1500 m nous laissons derrière nous la forêt du flanc ouest du Mt Vorassay pour traverser ses pentes sud dans une ambiance littéralement printanière. C'est le début du 1er replat, au-dessus des gorges de la Gruvaz, il est 11h05.

 

 Marchez avec nous .... juste 20 secondes !!

 

Trente minutes plus tard nous arrivons aux chalets de Miage, à 1570 m d'altitude, pile sous le col de Tricot. Une mince couche de neige nous permet de chausser enfin les skis. Nous quittons les pentes ensoleillées du Mt Vorassay pour entrer dans la fraicheur des pâturages de Miage, encore plongés dans l'ombre (en plein midi) de la Pointe de Covagnet qui nous domine de 1000 m. Au début tout va bien, nous progressons facilement jusqu'à 2000 m, puis l'orientation change, nous repassons au soleil, et l'itinéraire remonte un thalweg au pied de la moraine qui favorise les courants d'air: même lorsque le vent est nul, il y a toujours une petite bise qui souffle à cet endroit. La neige devient dure, avec un "mauvais grip", la pente se redresse un peu. Nous avons laissé les couteaux pour être plus légers. Nous déchaussons et remettons les skis sur le sac. Nous remontons droit dans la pente, l'effort est violent et je m'échappe du thalweg pour trouver une neige plus accrocheuse. On se fatigue beaucoup moins avec les skis aux pieds ! On rechausse dans une neige plus ou moins cartonnée, ce n'est pas la panacée mais bon, on fera avec. Péniblement, nous gagnons 400 m supplémentaires, nous sommes juste sous Plan Glacier et là aussi nous sentons une petite bise mordante qui descend du plateau glaciaire. Il est plus de 14h. Nous nous abritons derrière un gros rocher pour une rapide pause casse-croûte méritée et véritablement bienvenue. Je commençais à ressentir le besoin de souffler un moment et de recharger un peu les accus. Nous avons gravi 1200 m en 4h, avec un long replat au milieu. Ce qui fait une pitoyable moyenne de 300 m/h. Nous ressentons déjà un peu de fatigue, il nous reste 1150 m à grimper, il est environ 14h30, nous avons encore un "petit" replat d'1 km avant d'attaquer la portion qui dénivelle vraiment: dans le couloir, la pente sera à 40-45°, et sur ce genre de terrain, on peut s'élever assez vite, à condition d'être costaud et d'avancer ! Aurons-nous assez de jus ? J'imprime le rythme, pas trop rapide pour ne pas puiser dans les réserves, pas trop lent non plus. Sur le plat de Plan Glacier, nous levons les yeux pour tenter d'apercevoir le refuge du même nom, au pied de l'arête S-O de l'Aiguille de Tricot. Nous ne distinguons qu'une sorte de crevasse: la neige monte à hauteur du toit, le refuge est presque entièrement enseveli ! Nous arrivons aux alentours de 15h30 au pied d'un petit ressaut que l'on aurait sans doute du passer à skis, cela nous aurait permis d'économiser quelques forces et de gagner un peu de temps. Mais la neige nous semble dure, nous sommes sur glacier. Nous chaussons les crampons, sortons le piolet et la corde. Altitude 2650 m, il reste 720 m. En temps normal, l'affaire serait entendue en 1h30, 2h maxi. Il n'y a aucune difficulté technique, nous n'avons qu'à mettre un pied devant l'autre, la neige porte bien, on ne s'enfonce pas, mais 720 m à pied, c'est beaucoup. A titre de comparaison, le couloir de la brèche de Gargan dans le Beaufortain fait 600 m et il n'y a que 1000 m à monter pour en arriver au pied, même la petite face Nord de la Grande Casse fait à peine 600 m. Bref, ce couloir est un gros morceau. Le 1er ressaut est assez court (100 m) et présente une pente assez large. Je dis à Seb qu'il peut louvoyer en zigs-zags pour éviter de se mettre dans le rouge. Ensuite la pente s'adoucit jusqu'à la rimaye que nous franchissons sans soucis en rive gauche, là où elle est bien bouchée. Nous nous détachons et je range la corde pendant que Seb traverse vers la gauche pour passer entre les rochers qui donnent accès à la base du couloir proprement dit. Je le suis et profite de sa trace pour le rattraper doucement. 17h10, 2950 m. La sortie du couloir semble proche mais l'impression visuelle est trompeuse, il reste encore 420 m. Je rejoins Seb qui n'en peut plus. Il monte face à la pente, enfonçant la moitié de sa chaussure dans la neige, ce qui me fait des marches très confortables mais pour lui c'est épuisant. Je prends le relais, en changeant de technique: je n'ai plus la force de monter comme lui face à la pente et je pose donc mes pieds perpendiculairement à celle-ci, passant alternativement le pied droit devant le gauche, puis le gauche derrière le droit ...je compte les pas entre chaque pause d'abord 20, puis 15 ... ce couloir est interminable ! Le soleil se couche, le ciel s'embrase mais dans ces conditions je ne profite pas du spectacle, la déception s'ajoute à la fatigue. Tant d'efforts pour finalement louper le feu d'artifice ! Nous continuons dans la pénombre du crépuscule, j'en suis à une pause tout les 5 pas ! La nuit tombe. Le minuscule croissant de lune ne nous éclaire pas du tout mais poser le sac, sortir les frontales, remettre le sac sur les épaules nous achèverait. Je me demande si j'aurai l'énergie de faire chauffer la soupe avant de m'effondrer dans les couvertures. Je rêve de l'instant où je pourrai poser le sac et m'allonger, en me disant que si je m'allonge, je m'endors dans la seconde ! Soudain, un "whooooohoooooo" perce la nuit. Seb qui était repassé devant, vient de sortir sur l'arête. Il voit le refuge qui n'est plus qu'à une vingtaine de mètres, un peu plus bas. Ca y est, on y est enfin. Nous avons mis 9 heures pour monter 2200 mètres ! Je manque de justesse de me prendre les pieds dans le câble d'arrimage ! Le refuge n'est qu'un "cube rectangulaire" posé sur le sol et solidement arrimé au rocher, car situé sur un col orienté Est-Ouest, à 3369 m, je n'ose imaginer la vitesse des vents auxquels il doit résister ! Bref, j'enjambe prudemment les câbles, je pousse la porte, et là ... , et là .... c'est le drame ! la stupéfaction ! La porte entrebaillée refuse de s'ouvrir. Comme dans tous les refuges, il y a un "sas d'entrée" où l'on peut poser les outils contondants (crampons, piolets) et aussi les cordes, chaussures ... avant d'entrer dans le "dortoir -salle à manger". Le loquet de la porte du sas est un peu faiblard et la porte ferme mal. Le vent l'a ouverte sans peine et la neige s'est engouffrée dans le sas d'entrée ! Un monticule de neige compacte s'est formé derrière la porte, presque jusqu'au plafond. La porte est entrouverte sur 10 cm environ, on peut y glisser un bras ! Armé de son piolet, Seb attaque le tas de neige, il n'a pas envie de dormir dehors, encore moins de redescendre à la lumière de la frontale !! Et moi non plus d'ailleurs ! Pendant 1/2 heure nous nous relayons pour creuser. On gagne un peu d'espace, un bloc de neige se détache, on creuse encore un peu et Seb parvient à se faufiler à l'intérieur. Je lui passe une pelle, et 20 minutes plus tard la porte est débloquée, on peut enfin entrer, déballer les sacs, ranger les skis et tout le matériel, il est 20 h !

On allume les réchauds, on prend de la neige dans le sas d'entrée - il faut voir le côté pratique des choses: cette neige à l'intérieur du sas nous évite d'avoir à sortir dans le froid pour aller chercher de la neige !!! - et on prépare la soupe, tout en enfilant des vêtements secs: collants et sous-pull en laine, mais, miracle de la technologie moderne, qui ne grattent pas !!! Même sans fromage et sans viande séchée (que j'ai oubliés dans le frigo), la soupe chaude nous fait un bien fou. La montre multifonctions de Seb indique + 2° ou - 2°, on ne sait pas trop, c'est écrit tout petit !! Mais avec un bonnet et une veste chaude, on est plutôt bien. Un bol de céréales, une compote et zou, au lit. Je me glisse dans mon duvet doublé du Thermolite, et Seb entasse les couvertures. On a passé une bonne nuit, et Seb s'est levé en même temps que le jour. Petit-déjeuner (j'ai avalé un quatre-quart de 200 g !), petite séance photos, pliage des couvertures, et on se lance dans notre traversée de l'arête des Dômes de Miage ... et rapidement, c'est l'abandon. Je n'ai plus de jambes, il y a un énorme trou sous le rocher que je voulais contourner, l'arête nous semble très effilée et avec les skis sur le dos, on se sent un peu patauds. Bref, demi tour. On va rentrer par l'itinéraire suivi à la montée. Le couloir est en neige dure. Seb n'aime pas, mais alors pas du tout. 600 m de descente sans oser faire un seul virage ! Je crois bien qu'il a mis presque autant de temps à la descente qu'à la montée !! J'ai revécu les longues attentes de mon enfance, quand ma mère apprenait à skier et qu'elle faisait des petits pas pour descendre un morceau de piste un peu trop raide, au lieu de se laisser glisser. Un peu plus bas, couché dans la neige, j'étais à l'Ecole de la Patience !! Parfois, je craquais, et je descendais toute la piste en me disant que j'aurais largement le temps de remonter et de rattraper mes parents. Mais avec Seb, pas question de le laisser seul, fatigué et pas très à l'aise dans ce couloir en neige béton, je devais au moins attendre qu'il franchisse la rimaye. La suite de la descente fut plus facile, jusqu'aux chalets de Miage où nous nous sommes écroulés sur un banc, au soleil, face à la montagne, fourbus, un peu déçus, pas totalement satisfaits ... il faudra y retourner !!!

 

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