Depuis quelques semaines, Seb n'a plus trop la tête au ski, il est confronté à des difficultés qui le mettent en soucis et l'éloignent (très momentanément j'en suis sûr) de la montagne. Me trouvant donc seul, je poste quelques messages sur skitour pour tenter de trouver un nouveau partenaire. Cela faisait déjà quelques semaines qu'un certain Sylvain me proposait des randos intéressantes mais il y avait toujours un truc qui clochait, la météo trop incertaine ou bien la neige trop molle !! Mais pour ce samedi tout s'annonçait pour le mieux : grand soleil après quelques petites chutes de neige, la seule ombre au tableau étant la température estivale annoncée par Météo France. Mais cette fois Sylvain a su trouver les arguments pour me convaincre : une rando rare, qui n'est répertoriée dans aucun topo ni sur internet ni dans les bibles d'Anselme Baud ou de Lionel Tassan et Pierre Tardivel. Il a trouvé un splendide couloir sur le blog de Luca Pandolfi: le couloir de la brèche du Tacul.
Le cadre promet d'être somptueux, l'orientation Est (Sud-Est sur le bas du couloir) dans un couloir un peu encaissé, donc un peu ombragé, à plus de 3000 m, devrait nous garantir une neige, si ce n'est froide, du moins pas trop réchauffée. Je suis emballé, je signe, RDV devant le téléphérique de l'aiguille du Midi.
Seul inconvénient: le blog présente une photo du couloir par lequel on descend de la brèche sur la rive gauche du glacier du Mt Mallet. Très bien, mais comment y accède-t-on à cette brèche, par l'autre versant (puisque l'on compte y monter depuis la Vallée Blanche et le glacier des Périades, pour "traverser" la brèche) ? Aucune indication n'est donnée sur le blog. Sylvain a imprimé la photo, pour tenter de reconnaitre les différentes pointes, et j'ai scruté la carte IGN et d'autres photos trouvées sur internet. Nous avons déduit de nos observations et réflexions qu'il faut remonter le couloir d'accès au col du Tacul, et bifurquer dans la branche de droite, juste un peu en dessous du col.
Le jour J, à 8h30 nous sommes 3 à l'Aiguille du Midi: Sylvain est venu accompagné de Jérôme. La descente de la Vallée Blanche s'effectue à Mach 2. Sylvain est en "splitboard" (un snowboard coupé en 2 dans la longueur, dont les 2 morceaux peuvent se solidariser à l'aide de crochets, ce qui permet d'avoir un snowboard pour la descente et 2 planches ressemblant très vaguement à des skis pour la montée), et Jérôme est équipé de skis "fat" très lourds mais assez efficaces à la descente (à côté mes Mustagh Ata ressemblent à des allumettes !), surtout dans la neige très cartonnée, mais non portante tout le long du Gros Rognon. De plus, ils semble bien que j'ai une bonne dizaine d'années de plus qu'eux, et aujourd'hui, je peux dire que je sais quel effet ça fait d'être dans la catégorie "vétérans" !! Bref, ils envoient des grandes courbes alors que j'enchaine péniblement de misérables conversions, et ils m'attendent comme jadis j'attendais mon paternel !!! Les cuisses chauffent dur. Heureusement, un passage resté en bonne poudreuse juste au-dessus de la Bédière me permet de me refaire une santé. Ensuite, c'est du dérapage sur une neige glacée, avec un grip très moyen, jusqu'à la Salle à Manger où nous mettons les peaux de phoque et nous nous encordons. Nous restons à l'ombre pendant toute la remontée du glacier des Périades et de la branche de gauche en direction du col du Tacul. Après quelques hésitations quant au choix du couloir à remonter (car il y en a plusieurs), nous chaussons les crampons au pied du couloir, et là, 1er coup porté à notre moral: la neige ne porte pas. Nous sommes encore à l'ombre, à 3150 m mais la température est douce et le regel nocturne a été très médiocre. Sylvain passe devant et brasse un petit moment avant de trouver une zone de neige plus dure qui nous permet de progresser un peu plus vite. Mais le soleil réchauffe déjà le haut du couloir.
Heureusement on arrive à la branche de droite, et la pente s'oriente un peu plus au N-O et ça chauffe un peu moins. Sylvain est à l'arrêt, appuyé contre un rocher. Il est monté vite, et par à coups, et il le paie surement un peu. Il semble aussi un peu "démotivé", pas certain d'avoir pris le bon couloir (on avait hésité à s'engager à droite bien plus bas), et ne sachant pas trop si ça vaut le coup de continuer. En effet, nous ne sommes plus dans un couloir bien marqué, débouchant à un col de manière nette et précise. La bande de neige que nous remontons vient buter contre des rochers, donnant une impression de cul de sac. Mais je suis persuadé et absolument convaincu que nous sommes sur le bon chemin et que la brèche n'est plus très loin. Je passe devant pour chercher un passage, tentant d'abord en vain un pas d'escalade sur un rocher, avant de redescendre de quelques mètres pour effectuer un pas de côté vers la droite, un poil aérien, mais avec de bons appuis, et de rejoindre une nouvelle pente de neige qui semble mener jusqu'à l'arête. Ca brasse beaucoup, j'ai de la neige parfois jusqu'au ventre et je creuse une véritable tranchée. Lentement je me rapproche de l'arête, je la vois, maintenant c'est sûr, au minimum, on sortira sur l'arête, et si j'ai bien calculé mon coup ce sera au bon endroit, à la brèche. L'arrivée sur l'arête est un émerveillement: Pendant l'ascension, l'horizon était délimité par l'arête toute proche, le regard concentré sur les 2 ou 3 mètres de neige devant moi, l'endroit où planter le piolet, l'endroit où faire le pas suivant. Même lorsque ma tête est arrivée au niveau de l'arête je n'ai pas regardé ce qu'il y avait derrière, j'ai d'abord noté la présence d'une corniche à droite, et me suis donc dirigé vers la gauche où le rocher m'a semblé plus sûr. Alors, les pieds bien posés à plat, les crampons solidement ancrés dans la neige, une main appuyée sur le piolet, je lève les yeux et prends une gifle magistrale, digne de Lino Ventura: elle est à 2 km à vol d'oiseau mais elle me saute au visage: 1100 m de haut, autant de largeur, la face Nord des Grandes Jorasses est là tout d'un coup, couverte d'énormes plaques de glace grise, le linceul bien sûr, mais aussi une sorte de "linceul bis", un petit frère à la base de la paroi, entre les 2 éperons. Et puis le col des Grandes Jorasses et le Dôme de Rochefort avec son énorme calotte blanche. Le panorama est bien plus saisissant qu'à la brèche Puiseux. Mais nous n'avons pas le temps de nous extasier, encore moins de casser la croûte ! Il est 13h30. La pente sous nos pieds n'est pas très engageante: les 3 ou 4 mètres sous la corniche sont presque verticaux, puis c'est très raide, un bon 50° sur 15 - 20 mètres, puis un passage mixte, neige et rocher sur quelques mètres. La question est posée: est-ce bien là notre couloir ? Oui. C'était évident sur la photo: le haut de la pente, raide, est "séparé" du couloir proprement dit par une zone où l'enneigement est relativement "discontinu". Pour Sylvain et moi, il n'y a pas de doute, nous sommes au bon endroit. Mais Jérôme n'est pas enthousiasmé à l'idée de descendre là dedans. Le problème est qu'un demi tour à cette heure avancée serait sans doute dangereux : le couloir par lequel nous sommes montés est maintenant en plein soleil et la neige est très molle. Il y aurait bien l'option du col du Tacul et descente par le glacier du Capucin, mais il faudrait tirer 2 rappels sous le col avant de rejoindre le glacier. Après réflexion et observation du terrain, nous avons à notre disposition un beau becquet rocheux, des sangles, un maillon rapide et 3 cordes de 30 mètres. La décision est prise: on pose un rappel et on y va. Sylvain descend en premier, puis Jérôme, et moi en dernier. Le rappel de 30 mètres est un peu trop court: il nous dépose juste au-dessus de la zone mixte. Mais l'endroit est tout de même bien enneigé et en crampons - piolet ça passe très bien. Sylvain est même passé surf aux pieds ! Dans le couloir, la neige a visiblement eu très chaud pendant la matinée [le blog de Luca Pandolfi indiquait une orientation N-E mais c'est absolument impossible: le couloir est en rive gauche du glacier du Mallet et presque en vis à vis de la face Nord des Grandes Jorasses ! En réalité, le haut du couloir est orienté Est et le bas S-E.], mais maintenant (à 14h30) tout le haut de la pente est à l'ombre, et la neige semble être en train de reprendre une certaine cohésion !!!! Vu la température, ce serait très exagéré de dire qu'elle regèle ! Mais au moins elle a cessé de s'humidifier. Bref, on ski dans 20 cm de neige très molle, un peu lourde, pas très agréable, qui coule un peu mais pas trop. Au pied du couloir par contre, la neige est gorgée d'eau. Heureusement la pente faiblit. Sur le glacier du Mt Mallet, nous tombons sur un groupe de 3 (1 guide avec ses 2 clients), qui descend de la brèche Puiseux, et la neige devient bien meilleure. Le glacier est orienté Est et la pente est faible, elle subit donc moins l'action du soleil.
Après quelques photos nous nous offrons du bon ski jusqu'au glacier de Leschaux où débute un long schuss de 7 km jusqu'au pied du Montenvers (650 m de dénivelé). Nous arrivons avec soulagement avec un peu d'avance pour "le train des retardataires" de 17h10 !
Un grand merci à Sylvain et Jérôme pour cette superbe course, et pour leur patience !!
Encore une superbe balade, à refaire absolument avec les copains, et surtout avec une meilleure condition physique.
Diaporama habituel sur Picasa Web
Gallerie photo "grand format" sur Dropbox
Dans le même secteur: la brèche Puiseux, le 6 avril 2010